Avec le retour du printemps, s’installe la saison des pollens et son lot de consultations pour gêne oculaire. Le phénomène est loin d’être marginal : selon l’Inserm, la fréquence de la rhinite allergique a été multipliée par quatre en trente ans en France, affectant aujourd’hui plus de 25 % de la population1. Selon l’Anses, 30 % des adultes et 20 % des enfants de plus de 9 ans sont concernés. En cause, notamment, la pollution, dont les pics coïncident souvent avec ceux des pollens et fragilisent la surface de l’œil.
Les pollens de graminées, lorsqu’ils se déposent sur la conjonctive (fine membrane transparente qui recouvre le blanc de l’œil et tapisse l’intérieur des paupières), peuvent déclencher une inflammation caractérisée par des démangeaisons, des yeux rouges, un larmoiement… Si les personnes qui souffrent de sécheresse oculaire voient leurs troubles s’aggraver sous l’effet irritant de ces allergènes et des poussières en circulation, il est compliqué de dresser un profil type de patient.
Certains connaissent des épisodes récurrents chaque printemps, tandis que d’autres consultent pour la première fois à 50 ans, sans antécédent allergique connu. Avec l’âge en effet, la surface oculaire devient progressivement plus fragile et un seul irritant (pollens, poussières, climatisation) peut déclencher une crise chez des personnes qui n’en avaient jamais présentée.
Parfois, au contraire, l’allergie passe inaperçue : une sensibilité inhabituelle à la lumière du soleil, des yeux qui piquent ou qui larmoient, sans nez qui coule ni éternuements… les patients n’identifient pas tout de suite la cause de leur inconfort et consultent alors tardivement.
Dans la grande majorité des cas, les conjonctivites allergiques sont désagréables mais bénignes, sans atteinte de la vision. Il existe cependant des formes plus préoccupantes.
La kératoconjonctivite vernale est une inflammation qui s’étend à la cornée et se manifeste par des démangeaisons intenses, une photophobie importante, un larmoiement abondant et des sécrétions épaisses. Si elle demeure rare, avec une prévalence de 0,7 à 3,3 pour 10 000 habitants en France2, non traitée, elle peut provoquer des lésions cornéennes irréversibles, voire une perforation oculaire. Elle concerne principalement les enfants et adolescents, avec une prédominance chez les garçons. Les jeunes d’origine afro-antillaise sont également plus touchés et méritent une vigilance particulière. Dans tous les cas, tout signe de baisse de vision et/ou de douleur justifie une consultation rapide.
L’allergie en soi abime rarement la cornée. Mais le frottement répété peut induire une déformation, le kératocône, qui, elle, peut compromettre la vision. »
Dr Benjamin Memmi
Néanmoins, la complication que nous observons le plus fréquemment n’est pas tant la kératoconjonctivite en elle-même que le kératocône. Cette déformation progressive de la cornée est la conséquence directe des frottements oculaires que provoquent les démangeaisons. Chez l’enfant et l’adolescent, dont la cornée est encore en cours de maturation, cela suffit à l’altérer durablement et à compromettre la vision. Une allergie même bénigne mérite donc d’être traitée, ne serait-ce que pour supprimer ce réflexe.

En cas de démangeaison, mieux vaut rincer l’œil ou mettre une goutte de larme artificielle plutôt que de se frotter les yeux. Ce n’est vraiment pas le bon réflexe. »
Dr Paul Bastelica
Pour tous les patients, quel que soit le degré de gêne, le premier geste consiste à se laver les yeux au sérum physiologique, au minimum matin et soir, afin d’éliminer les allergènes accumulés dans les replis des paupières. Le port de lunettes de soleil est également recommandé, autant pour se protéger du soleil que des pollens et poussières en suspension.
Lorsque ces mesures ne suffisent pas, des collyres antihistaminiques associés à des collyres lubrifiants constituent le traitement de première ligne. En cas de baisse de vision ou de douleurs, une courte cure de cortisone en gouttes peut être introduite, pendant dix à quinze jours, à dose décroissante. Pour les formes les plus résistantes ou dépendantes à la cortisone, la cyclosporine, un anti-inflammatoire sans cortisone et sans ses effets secondaires, offre une alternative efficace.
Lorsque tous les traitements ont été essayés sans succès, ou lorsque l’allergie s’inscrit dans un tableau plus large associant eczéma ou asthme, une consultation chez l’allergologue est recommandée afin d’envisager une désensibilisation. Mais cela ne concerne qu’une fraction très minoritaire de patients. Dans la très grande majorité des cas, le respect des recommandations et gestes de base permet de traverser la saison pollinique sans séquelles.
Dr Paul Bastelica, chirurgien ophtalmologue à l’Hôpital national des 15-20
Dr Benjamin Memmi, chirurgien ophtalmologue à l’Hôpital national des 15-20
Sources :
1 https://www.inserm.fr/dossier/rhinite-allergique/
2 https://www.acuite.fr/actualite/sante/256037/la-keratoconjonctivite-vernale-une-maladie-oculaire-rare-et-meconnue-chez