Avec la création du Centre d’Expertise en Toxicité Oculaire (CETO), l’Hôpital des 15-20 fédère ses expertises en toxicologie oculaire et engage, en partenariat avec l’Institut Curie, une démarche unique en Europe. Le professeur Antoine Rousseau, qui porte cette initiative avec le professeur Marc Labetoulle, en explique les enjeux et ambitions.
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le CETO ?
Pr Antoine Rousseau : Aux 15-20, de nombreux cliniciens et chercheurs étudient depuis longtemps les atteintes de certains médicaments ou excipients sur les yeux. Jusqu’à présent, chacun avançait, de son côté, sur son domaine d’expertise : cornée, rétine, pharmacologie… Le CETO vise à fédérer ces compétences pour mieux détecter et prendre en charge les effets indésirables des traitements systémiques. Le Professeur Labetoulle et moi-même venons de l’hôpital Bicêtre AP-HP, où la toxicologie oculaire a également une longue tradition. Nous avons donc naturellement proposé le développement de ce projet. L’idée, au fond, c’est de structurer toutes les forces qui existaient déjà pour simplifier les parcours patients et coordonner les projets de recherche.
Parmi les médicaments identifiés, les anticancéreux posent-ils des défis spécifiques ?
Pr Antoine Rousseau : Pour répondre à cette question, il faut déjà avoir en tête les trois grandes révolutions thérapeutiques que la cancérologie a connues au cours des vingt dernières années. Elles ont, chacune, eu des conséquences inattendues sur la santé oculaire.
Tout d’abord, les thérapies ciblées : apparues dans les années 2000, elles visent à bloquer des mécanismes présents dans les cellules cancéreuses, qui permettent leur prolifération. Le problème, c’est que parfois, ces mécanismes existent aussi dans des cellules saines de l’organisme, notamment celles de l’œil. Ces traitements ont donc provoqué des effets indésirables sur la rétine et sur la surface oculaire que l’on n’avait jamais observés jusqu’alors.
Qu’en est-il des thérapies qui ont suivi ?
Pr Antoine Rousseau : Les immunothérapies anticancer, apparues dans les années 2010, ont constitué un deuxième tournant. Ces médicaments débrident, en quelque sorte, le système immunitaire pour qu’il s’attaque aux cellules cancéreuses. Malheureusement, un système immunitaire trop actif peut aussi déclencher des maladies auto-immunes, dont certaines touchent les yeux. Toutes sortes d’inflammations sont possibles, la manifestation la plus fréquente restant la sécheresse oculaire. Les cas sévères sont plutôt rares sans être négligeables pour autant, de l’ordre de 1 à 10 % des patients.
Enfin, à partir de 2020, les immunoconjugués sont arrivés. Ce sont des anticorps qui transportent avec eux une chimiothérapie classique et qui ciblent spécifiquement les cellules cancéreuses. Cela évite d’injecter la chimiothérapie dans les veines, où elle atteint l’ensemble des tissus de l’organisme. Mais cette avancée majeure en cancérologie provoque très fréquemment des atteintes de la surface oculaire : avec certains immunoconjugués, entre 60 et 75 % des patients sont concernés.

Comment peut-on limiter ces complications ?
Pr Antoine Rousseau : Plusieurs approches existent. Les porteurs de lentilles de contact doivent les abandonner pendant le traitement. L’utilisation de lubrifiants oculaires permet d’atténuer l’impact du médicament sur la surface de l’œil. Mais la stratégie la plus efficace aujourd’hui reste l’adaptation, en collaboration étroite avec les oncologues, de la posologie et des intervalles entre les cures. L’enjeu est de trouver le bon compromis entre efficacité sur le cancer et tolérance oculaire. D’où l’importance de ce partenariat avec l’Institut Curie, dont les équipes entretenaient déjà des liens étroits avec l’Oncopôle des 15-20.
Justement, qu’est-ce que ce partenariat va changer concrètement ?
Pr Antoine Rousseau : Nous avons mis en place deux filières directes. La première est une filière d’urgence : les oncologues de l’Institut Curie peuvent nous adresser leurs patients qui présentent un problème oculaire urgent ou sévère pour une prise en charge rapide. Une adresse e-mail dédiée est gérée en astreinte par un groupe de médecins des 15-20 qui se relaient pour orienter les demandes sans délai. En réalité, cela consolide un réseau de connaissances informel et des appels entre confrères qui fonctionnaient jusque-là sans parcours prédéfini.
Les oncologues de l’Institut Curie disposent désormais d’un circuit clair et identifié, ce qui est rassurant pour les patients car ils savent qu’ils vont être pris en charge par une structure de référence. Le service d’Ophtalmologie de l’Institut Curie est partenaire du CETO.
La deuxième filière concerne la recherche clinique : toutes les études autour des nouvelles molécules anticancéreuses induisant des toxicités oculaires sont désormais réalisées dans le cadre de l’organisation transdisciplinaire du CETO. Cela permet de mieux coordonner les protocoles, de mutualiser les cas et de coopérer de façon plus efficace entre collègues. Le Centre d’Investigation Clinique des 15-20, qui structure déjà la recherche clinique de l’hôpital, a été déterminant pour construire ce guichet unique et le CETO est placé dans son périmètre.
Quelles sont les ambitions du CETO à plus long terme ?
Pr Antoine Rousseau : Des pistes de recherche sont à l’étude, comme des collyres qui empêcheraient les médicaments d’être absorbés par les yeux, ou de nouvelles molécules mieux tolérées, développées en lien avec l’industrie pharmaceutique. Mais tout cela reste encore au stade de la recherche.
À terme, nous souhaitons également développer une consultation spécialisée permettant un suivi ophtalmologique en routine d’un plus grand nombre de patients recevant des anticancéreux pourvoyeurs d’effets indésirables oculaire (et pas seulement les urgences). Mais nous n’en sommes pas encore là : il faut d’abord quantifier les moyens humains nécessaires.
L’objectif, au fond, est simple : permettre au plus grand nombre de patients de bénéficier des innovations thérapeutiques, sans être freinés par leurs effets indésirables oculaires, et améliorer la qualité de vie tout au long du traitement.»
Pr Antoine Rousseau