Experte des pathologies rétiniennes, le Dr Sarah Mrejen partage son activité entre soins, recherche et formation des internes. À l’approche du 11 février, Journée internationale des femmes et des filles de science, elle revient sur son parcours et sur ce qui anime sa pratique au quotidien. Rencontre.
« J’ai su très jeune que je voulais être médecin », raconte le Dr Mrejen.
Fille d’un médecin généraliste, elle grandit avec l’image d’un père très engagé auprès de ses patients et se souvient des fins de semaine rythmées par ses gardes. À cette vocation, s’ajoute dès le début de ses études un intérêt marqué pour la recherche et cette double dimension ne la quittera plus. « Je ne peux pas dissocier la clinique de la recherche, explique-t-elle ; les deux se nourrissent l’une de l’autre. Quand on voit les patients en consultation, on comprend mieux ce qui fait défaut, et la recherche éclaire tout ce que l’on comprend d’une pathologie mais aussi ce que l’on ne comprend pas encore. Cela permet un discours clair et positif orienté vers un espoir d’innovations thérapeutiques. »
De la neurologie à la rétine
La trajectoire du Dr Mrejen se construit à la croisée des neurosciences et de l’ophtalmologie. Elle débute d’ailleurs son internat en neurologie : « C’est une spécialité passionnante pour la finesse du raisonnement diagnostique mais il me manquait l’ultra-précision que j’ai trouvée dans l’étude de la rétine. » Elle décrit cet organe comme « un petit cerveau », un tissu nerveux complexe que les progrès de l’imagerie permettent d’explorer jusqu’à l’échelle cellulaire. « Du fait de la double spécificité de l’accès facile à l’exploration de ce tissu à travers la pupille en quelques secondes, et des technologies ultra-performantes dont nous disposons et que nous contribuons à développer dans le service du Pr Paques, l’imagerie rétinienne en ultra-haute résolution permet des avancées significatives dans le champ des neurosciences et des pathologies vasculaires. »
En cours d’internat, en 2005, elle choisit de se consacrer aux sciences fondamentales lors d’une année de Master de Neurosciences à l’Université Pierre et Marie Curie, elle rejoint l’École normale supérieure, où elle travaille avec le Pr Alain Prochiantz, chercheur en neurobiologie pendant 1 an. Cette expérience donne un nouvel éclairage sur la pratique médicale avant un retour aux 15-20 pour son clinicat. Cette étape marque un nouveau changement de rythme :
« Aux 15-20, on passe beaucoup de temps au bloc à opérer. J’y ai acquis une expérience clinique très riche et variée. »
Les journées de consultation consacrées au soin des patients s’accompagnent très tôt du ressenti d’une nécessité de pas en rester là… et la volonté d’approfondir la compréhension des pathologies notamment à travers la recherche en imagerie en ultra-haute résolution. » Elle a développé dès cette époque en tant que chef de clinique dans le service du Pr Sahel un vif intérêt pour la recherche clinique et commencé à développer ses propres axes de recherche. Dans ce but, elle prend l’initiative de postuler pour un fellowship de recherche internationale auprès d’experts internationaux pionniers dans le domaine de la rétine et de l’imagerie rétinienne : les Prs Lawrence Yannuzzi, Pr Richard Spaide et Pr Bailey Freund.
Elle intègre ainsi ce fellowship de recherche international en 2011, à la New York University. « Cela a été une expérience exceptionnelle qui a complètement changé mon parcours à plusieurs titres. La participation active à une recherche clinique et en imagerie ultra-dynamique qui a permis de devenir l’autrice de plusieurs dizaines d’articles scientifiques en peu de temps, et d’obtenir une visibilité au niveau international. J’ai fait des rencontres déterminantes, de mentors aussi brillants qu’accessibles, et de fellows internationaux qui sont encore aujourd’hui des amis et des interlocuteurs privilégiés à travers l’Europe et à l’international. » Aux États-Unis, elle découvre une culture marquée par la bienveillance envers les jeunes médecins-chercheurs et une grande attention portée à la présentation des résultats. « Le fond est évidemment essentiel, mais la manière de mettre en valeur son travail compte énormément, et c’est un savoir-faire qu’on m’a transmis aussi lors du fellowship », souligne-t-elle. Une approche qu’elle conserve aujourd’hui pour partager ses travaux dans des congrès internationaux. Ce séjour américain n’altère ni son attachement à l’hôpital public français ni son souhait de revenir au système de soins qui l’a formée et prend en charge tous les patients. Elle reprend donc en 2014 son activité de praticien hospitalier, dans le service du Pr Sahel, aux 15-20.
Appréhender la singularité de chaque patient
Car ce qui anime avant tout le Dr Mrejen, c’est le contact avec les patients.
« Quand on arrive à soigner, c’est extraordinaire, s’enthousiasme-t-elle. À l’inverse, les moments les plus difficiles sont ceux où l’on se sent démuni parce que les solutions manquent ou que les mots ne suffisent pas. Et puis entre les deux, il y a tout ce qui relève de l’accompagnement. Être présent dans des situations complexes et apporter la meilleure aide possible techniquement et humainement. »
Toute sa démarche repose sur l’idée de ne pas réduire les patients à une case. « Quand on examine un patient, il faut s’attarder sur ce qui le distingue de tout ce qu’on connaît déjà, résume-t-elle, et ne pas se contenter ou s’efforcer de le faire rentrer dans une case diagnostique pré-existante. C’est une porte d’entrée pour mieux comprendre le patient mais aussi pour faire progresser la connaissance de la maladie. » Une posture qu’elle applique à ses travaux sur la DMLA et la choriorétinopathie séreuse centrale (CRSC), une pathologie qui touche des personnes autour de 40–45 ans et qui entraîne une baisse de vision significative, parfois aux deux yeux. La CRSC présente un phénotypage très hétérogène avec, derrière un même diagnostic, des formes et des évolutions très variables. Dans un article publié dans la revue Ophthalmology, le Dr Mrejen a contribué à mieux définir ces variabilités pour prédire l’évolution de la maladie à 10 ou 15 ans. « Après un ou deux ans de suivi, on peut expliquer au patient à quoi s’attendre, précise-t-elle. Cela permet d’apporter des repères personnalisés et adaptés à chaque situation. » Les travaux de recherche du Dr Mrejen ont fait l’objet de plus de 120 publications scientifiques dans des revues avec comité de lecture. Les contributions significatives dans le champ de la rétine sont principalement des travaux sur le phénotypage rigoureux de la DMLA et de la CRSC, permettant de distinguer des formes de la pathologie avec des rententissements différentiels sur le tissu rétinien et donc sur la fonction visuelle dès les stades précoces, mais aussi aux stades plus avancés. L’identification de biomarqueurs d’imagerie précis permet de mieux informer et prendre en charge les patients atteints de DMLA. « Il n’y a pas une DMLA mais plusieurs pathologies aux pronostics très différents. Apprendre à les distinguer est un enjeu critique dans notre métier. »
Tracer sa voie en tant que femme
Lorsqu’on évoque la place des femmes dans le monde de la science, le Dr Mrejen recentre la question sur l’organisation. Si elle ne s’est jamais sentie freinée dans ses ambitions, elle reconnait un principe de réalité : une carrière se construit quand les enfants sont petits et impose des arbitrages parfois difficiles. Cela suppose d’être au clair sur ce que l’on veut, déterminée, d’accepter que certaines étapes prennent du temps et de pouvoir compter sur un entourage personnel et professionnel solide. Elle note qu’elle a eu la chance d’avoir de nombreuses opportunités et qu’elle a aussi su en créer pour développer ses propres projets.
Elle insiste aussi sur l’importance des représentations. « Plusieurs femmes ont été des modèles pour moi, dit-elle, à commencer par Professeur Pascale Massin, une excellente chirurgienne dynamique et déterminée qui m’a formée lorsque j’étais interne. » Elle cite aussi Professeur Francine Behar-Cohen, grande spécialiste de la rétine et chercheuse et Professeur Isabelle Audo : « le Pr Audo est une experte internationale d’une gentillesse rare. Ces femmes sont des figures marquantes d’abord parce qu’elles existent, et ce n’est pas rien pour cette génération, mais aussi parce qu’elles ont cette accessibilité dans les échanges. »
Elle ajoute toutefois avoir été largement formée par des hommes, des mentors qui n’ont pas fait de différence et lui ont permis d’avancer, comme le prouvent les distinctions qui émaillent son parcours. Également, elle cite en particulier le Pr Alain Gaudric qui lui a transmis la passion de la rétine et de l’imagerie comme outil puissant et subtil vers une meilleur compréhension des pathologies. Le Pr Salomon-Yves Cohen lui a transmis la joie de travailler beaucoup sans se prendre au sérieux avec toujours une dimension ludique et l’émerveillement des avancées de notre spécialité.
« Je mentionne mes mentors mais je suis aussi très heureuse de voir désormais certains jeunes internes que j’ai contribué à former développer des carrirères de médecin-chercheur, notamment Pr Aude Couturier avec qui j’ai le plaisir collaborer régulèrement et qui fait aujourd’hui une brillante carrière internationale de rétinologue. »
En 2017, année de naissance de son deuxième enfant, l’EURETINA (European Society of Retina Specialists) lui décerne l’Ophtalmologica Lecture, distinction attribuée aux jeunes ophtalmologistes cliniciens-chercheurs européen ayant montré une contribution exceptionnelle à la recherche rétinienne. En 2024, elle entre à la Macula Society, une société particulièrement sélective regroupant des spécialistes de renommée mondiale. Si le Dr Mrejen admet qu’une telle reconnaissance est valorisante, elle l’accueille avec humilité : « Lorsque quelqu’un qui vous a formée vous nomine et qu’on est acceptée par ses pairs, c’est une reconnaissance qui vous donne confiance en vous. Mais c’est surtout une responsabilité pour continuer à faire des choses qui méritent cette confiance. » Elle n’oublie pas non plus le collectif en citant, en 2024, le prix Ramin Tadayoni du Club Francophone des Spécialistes de la Rétine pour l’étude en imagerie menée avec le Pr Paques (Submacular choroidal arteries: A laser doppler holography and OCT study), ainsi que le SFR battle de cas cliniques remporté par un interne de son équipe.
Au quotidien, le Dr Mrejen est portée par les évolutions constante de sa spécialité qui repoussent les limites du diagnostic et du traitement. Une chance qu’elle mesure d’autant mieux après son passage aux États-Unis :
« En France, on a la chance de choisir en toute liberté ce qu’on propose à nos patients, sans contrainte dans nos choix thérapeutiques. Je suis attachée aux 15-20 parce qu’on peut y faire une médecine d’excellence pour tout le monde. L’hôpital des 15-20 est aussi cette interface d’exception entre la prise en charge des patients, l’innovation et la recherche, notamment grâce à la proximité avec l’Institut de la Vision créé par le Pr Sahel.», conclut-elle.
