On associe souvent le diabète à « la maladie du sucre ». Pourtant, ses effets dépassent largement le périmètre de la glycémie et peuvent toucher le cœur, les reins, les nerfs ou les yeux. La rétinopathie diabétique reste ainsi la première cause de cécité en France avant l’âge de 65 ans. Le Dr Sylvie Feldman-Billard, endocrinologue-diabétologue, a exercé plus de 20 ans aux 15-20. Elle nous explique pourquoi et comment agir tôt pour préserver sa vue.
Quel est le lien entre le diabète et les yeux ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : Le diabète n’est pas sans conséquence sur la vision. Cette maladie chronique qui se caractérise par un excès de sucre dans le sang ou « hyperglycémie » peut endommager les petits vaisseaux de la rétine au niveau du fond de l’œil et conduire à une rétinopathie diabétique. Cette atteinte apparaît généralement après plusieurs années d’évolution de la maladie. Si tous les patients vivant avec un diabète y sont exposés, plus la maladie évolue longtemps, plus la glycémie et/ou la pression artérielle sont élevées, plus la probabilité de développer cette complication augmente.
Est-ce une complication fréquente ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : Aujourd’hui, on estime qu’environ 25 à 30% des patients vivant avec un diabète seront concernés au cours de leur vie par une rétinopathie diabétique, soit plus d’un million de personnes en France. À l’échelle mondiale, on comptabilise déjà 100 millions de personnes concernées par cette complication oculaire et ce chiffre pourrait atteindre 160 millions dans les vingt prochaines années, témoignant de l’augmentation attendue du nombre de cas de diabète.
Plus de 10 % des personnes adultes vivent déjà avec le diabète dans le monde, soit près d’un demi-milliard de personnes. Sans mesure efficace pour freiner cette explosion épidémique du diabète, ce chiffre pourrait doubler d’ici à 2045. Cette augmentation s’explique par deux phénomènes. D’un côté, une évolution positive : les patients atteints de diabète sont mieux suivis et vivent plus longtemps, ce qui augmente mécaniquement le nombre de cas observés. Mais de l’autre, nos modes de vie favorisent l’obésité et la sédentarité, entraînant une hausse constante des diagnostics de diabète de type 2.
Comment dépiste-t-on cette complication ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : Il ne faut surtout pas attendre de ressentir une gêne visuelle pour consulter. Cette pathologie évolue silencieusement pendant de nombreuses années. On peut donc avoir une excellente vue et être atteint de rétinopathie diabétique sans le savoir. Lors de la découverte d’un diabète de type 2, 5 à 10 % des patients présentent déjà des lésions rétiniennes. Ainsi, le dépistage doit donc commencer dès la découverte du diabète, puis se poursuivre chaque année par un examen du fond d’œil, même en l’absence de symptômes, conformément aux recommandations de la Société Française d’Ophtalmologie (SFO) et de la Société Francophone du Diabète (SFD).
Existe-t-il, malgré tout, des symptômes qui doivent alerter ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : Toute gène visuelle doit alerter ! Mais attention : quand ces signes apparaissent, cela signifie souvent que la rétinopathie est déjà évoluée. D’où l’importance d’un dépistage régulier. Certaines situations ou périodes de la vie justifient, par ailleurs, d’une attention accrue. Avant une grossesse, par exemple, il faut effectuer un contrôle ophtalmologique et s’assurer que le diabète est bien stabilisé puis maintenir un suivi rapproché jusqu’à l’accouchement. L’adolescence constitue également une période à risque car le suivi du traitement est souvent moins rigoureux et l’équilibre du diabète plus difficile à maintenir. Enfin, lorsque le diabète est ancien, déséquilibré et déjà associé à une rétinopathie diabétique, une baisse trop rapide de la glycémie peut, de façon paradoxale, aggraver temporairement les lésions oculaires. Cette situation impose une surveillance rapprochée et une adaptation du traitement avec l’équipe soignante.

Comment la maladie évolue-t-elle ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : La rétinopathie diabétique se développe selon deux modes évolutifs, qui peuvent être associés :
- Une forme ischémique : les petits vaisseaux rétiniens se bouchent et le sang ne peut plus arriver à la rétine. La maladie évolue par stades, de non proliférante à proliférante. Lorsqu’elle devient proliférante, de nouveaux vaisseaux (néovaisseaux), particulièrement fragiles, apparaissent. Ils risquent de saigner et d’entraîner une hémorragie intravitréenne avec une baisse visuelle brutale.
- Une forme œdémateuse : l’excès de sucre dans le sang fragilise la paroi vasculaire, entraînant une perte d’étanchéité. Du liquide s’échappe alors et s’accumule dans la rétine, provoquant son épaississement. Lorsque cela touche la macula, partie centrale de la rétine, on parle d’œdème maculaire diabétique, responsable d’une altération progressive de la vision centrale et des difficultés à lire.
Est-ce que cela se soigne ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : Oui, et les traitements ont beaucoup progressé. Le stade de la rétinopathie diabétique détermine la fréquence de surveillance et les indications thérapeutiques. On dispose aujourd’hui de traitement par laser, par injection par voie intraoculaire et, dans certains cas, de chirurgie. Mais, encore une fois, la clé reste la prévention. Un diabète et une pression artérielle maîtrisés, associés à un contrôle du cholestérol et à une bonne hygiène de vie, réduisent considérablement le risque de complication. Il est aussi recommandé de rechercher et de traiter le cas échéant un syndrome d’apnée du sommeil, facteur de risque de rétinopathie diabétique.
Le diabète peut-il provoquer d’autres troubles oculaires ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : La rétinopathie diabétique reste la complication ophtalmologique la plus spécifique du diabète mais d’autres atteintes oculaires peuvent survenir. Ainsi, la cataracte apparaît plus précocement et plus fréquemment, avec un risque deux fois plus élevé que dans la population non diabétique. Cette probabilité augmente avec la durée du diabète et la sévérité de l’hyperglycémie tandis qu’un bon contrôle glycémique réduit le risque de survenue de la cataracte.
Le glaucome chronique à angle ouvert semble également plus fréquent chez un patient vivant avec un diabète, même si le lien exact liant ces 2 maladies est débattu.
Le diabète est aussi considéré comme un facteur de risque d’occlusion des vaisseaux rétiniens ou de neuropathie optique ischémique antérieure aigüe, liée à un défaut d’irrigation du nerf optique. Il peut aussi être à l’origine de paralysies oculomotrices (diplopie). Elles surviennent en majorité dans un contexte d’hyperglycémie et peuvent aussi révéler un diabète jusque-là ignoré. Cela justifie une mesure de la glycémie devant toute apparition d’une paralysie d’un nerf oculo-moteur.
Enfin, une vigilance particulière s’impose chez les patients vivant avec un diabète et porteurs de lentilles de contact en raison de la fragilité de leur cornée et de la sécheresse oculaire fréquente.
Pour finir, quels conseils donneriez-vous aux patients ?
Dr Sylvie Feldman-Billard : Le meilleur moyen de protéger votre vue, c’est d’agir tôt ! Dès le diagnostic du diabète, contrôlez votre glycémie, surveillez régulièrement votre pression artérielle et votre cholestérol, réalisez un fond d’œil chaque année, même sans gêne visuelle. Mangez équilibré, pratiquez une activité physique régulière et arrêtez de fumer le cas échéant. Ces réflexes simples font toute la différence !
Dépister le diabète joue également un rôle clé. De nombreuses personnes ignorent qu’elles sont atteintes de diabète et le découvrent trop tardivement. Il arrive d’ailleurs que des patients consultent pour une baisse de vision révélant le diabète dont ils ignoraient l’existence. C’est précisément ce qu’il faut éviter car plus la maladie est détectée tôt, plus on a de chances de préserver sa vue et sa qualité de vie. À l’occasion de la Journée mondiale du diabète, le 14 novembre, rappelons ce message essentiel : faites-vous dépister ! C’est un geste rapide, qui peut tout changer pour la santé de vos yeux… mais pas que !