Longtemps invisibles, les cellules de l’épithélium pigmentaire rétinien (EPR) peuvent désormais être observées grâce à une technique d’imagerie pointue. Les travaux en cours au CIC de l’Hôpital des 15-20, soutenus notamment par l’Institut Hospitalo-Universitaire FOReSIGHT pour la vision, ouvrent une fenêtre inédite sur des maladies comme la DMLA. Le Pr Michel Paques revient sur cette avancée.
Sous la rétine se trouve une fine couche de cellules dont une grande partie de notre vision dépend : l’épithélium pigmentaire rétinien ou EPR. Formé d’un seul plan de cellules, il doit son nom à la mélanine qu’il contient, le pigment qui colore également notre peau. « L’EPR est, en quelque sorte, le partenaire logistique de nos photorécepteurs, ces cellules chargées de capter la lumière », précise le Pr Paques. Il leur fournit les nutriments dont elles ont besoin et participe au renouvellement de leurs éléments usés. » Pour fonctionner, les photorécepteurs ont donc absolument besoin de l’EPR. Lorsqu’il est fragilisé, ce dernier intervient dans de nombreux troubles de la rétine, comme la DMLA ou certaines atteintes rares d’origine génétique.
Pourtant, malgré ce rôle essentiel, l’EPR est longtemps resté difficile à étudier car, juste devant lui, les photorécepteurs réfléchissent la lumière. « Leur signal est tellement fort qu’il brouille l’accès à l’EPR », souligne le Pr Paques. Mais une nouvelle technique d’imagerie est venue lever ce verrou.
Une autre façon d’éclairer le fond de l’œil
L’innovation repose sur une idée aussi simple qu’ingénieuse : éclairer le fond de l’œil non plus par la pupille, mais à travers la sclère, autrement dit le blanc de l’œil, pour éliminer le reflet direct, dit « spéculaire ». Le principe a été établi dès 2020 par une équipe suisse : une illumination oblique traversant la sclère donne accès à des structures de la rétine jusque-là masquées. Cette approche a été associée à l’optique adaptative, une technologie capable de corriger, en temps réel, les minuscules imperfections optiques de l’œil susceptibles de troubler l’image.
À partir d’une approche similaire, la société française ImagineEyes a mis au point une caméra baptisée TFI (Transscleral Flood Illumination), aujourd’hui installée aux 15-20. Elle éclaire l’œil au moyen de deux diodes, placées de part et d’autre, qui projettent à travers le blanc de l’œil une lumière proche de l’infrarouge. Celle-ci ressort par la pupille, où elle est captée, révélant la mosaïque des cellules de l’EPR : leurs contours apparaissent clairs, leur centre plus sombre. « L’examen ne dure que quelques secondes de plus qu’une imagerie classique, rassure le Pr Paques, et il reste très bien toléré, sans éblouissement notable. »
Des cellules que l’on voit bouger pour la première fois
En 2024, une étude publiée dans la revue Diagnostics, conduite notamment par Elena Gofas-Salas, chercheuse à l’Inserm, et le Dr Kiyoko Gocho, des 15-20, livre une découverte inattendue. En imageant l’œil d’un même volontaire sain pendant plusieurs mois, l’équipe a vu certaines cellules de l’EPR changer peu à peu d’aspect. Tout indique une redistribution progressive du pigment à l’intérieur des cellules, signe que l’EPR reste actif en permanence. Mais ce mouvement est si lent qu’il échappe à l’œil. Pour le rendre visible, les chercheurs assemblent donc les clichés successifs en courtes vidéos qui en accélèrent le déroulé. « Au départ, ce n’est qu’un ensemble de points sombres et gris difficiles à interpréter, raconte le Pr Paques. C’est en les voyant bouger que l’on commence vraiment à comprendre ce qu’il se passe. »
Une piste pour mieux suivre la DMLA
Ces observations ont aidé à comprendre pourquoi certaines cicatrices laissées par le laser au fond de l’œil s’élargissent avec le temps. L’équipe veut maintenant transposer la méthode à la dégénérescence maculaire liée à l’âge, marquée par une perte des cellules de l’EPR et un déplacement de leur pigment. « Les cicatrices de laser et la DMLA présentent de nombreuses similitudes, indique le Pr Paques. Nous cherchons à savoir si l’on y retrouve les mêmes mécanismes. Les premiers résultats sont attendus pour la fin de l’année 2026. »
En parallèle, une collaboration avec l’Institut de la Vision vise à reproduire ce mouvement cellulaire en culture, pour en comprendre les ressorts et, à terme, imaginer des traitements capables d’agir dessus.
Pour l’heure, la technique de l’imagerie TFI n’est pas parfaitement codifiée, et certaines limites subsistent : les cellules de l’EPR ne sont pas encore visibles partout chez tous les patients. Mais sa rapidité, sa bonne tolérance et sa capacité à révéler des cellules jusqu’ici inaccessibles en font un outil prometteur, et plus polyvalent qu’attendu : « nous avons eu la surprise de constater que cette technologie s’avère très utile pour des maladies affectant d’autres structures de la rétine, comme la rétinopathie diabétique et les inflammations oculaires », se réjouit le Pr Paques. La caméra permet en effet d’observer les particules lipidiques fréquentes chez les diabétiques ainsi que certaines « inflammations silencieuses » des vaisseaux. » Mais c’est bien les cellules pigmentaires qui restent au cœur des travaux.
« Pour la première fois, nous pouvons suivre leur vie dans le temps, conclut le professeur. C’est une nouvelle façon de comprendre les maladies de l’EPR, dont fait partie la myopie, pour peut-être, demain, mieux les traiter. »
